Élie Sauval

Journal · 23 octobre 2026 · sur L’Encre du Temps

Ce qu’on croit avoir oublié

On croit savoir ce qu’on a oublié. Un visage qui se brouille, une date, le nom d’une rue où l’on a vécu enfant. On s’en fait le reproche, ou l’on s’en console — c’est loin, c’est normal, on n’a rien noté. Mais il arrive une chose étrange, à ceux qui vieillissent : un soir, sans raison, une odeur de pain ou une chanson à la radio fait remonter, intacte, une scène qu’on aurait juré perdue. Elle n’était pas perdue. Elle était en bas. C’est de cette remontée-là que parle, à sa manière, L’Encre du Temps — et c’est pour cela, je crois, que son livre aux pages blanches n’est pas un livre qu’on lit.

Chaque nuit, dans une tour, un vieil homme écrit une ligne dans ce livre, et le livre répond. « Sous ce qu’il venait de tracer, d’autres mots montaient lentement à la surface de la page, comme le fond d’un puits remonte quand l’eau se calme. Ils n’étaient pas de lui. Il ne les avait pas pensés. » Et à peine lus, ils pâlissent. « Il ne pouvait pas les garder. Il pouvait seulement les recevoir. » Il a mis une vie à en tirer une seule certitude : « on ne lisait pas ce livre. On était lu par lui. » Je n’ai pas inventé ce mécanisme pour faire joli. Je crois que c’est ainsi que fonctionne la mémoire des choses qu’on n’a pas écrites : elle ne se consulte pas, elle remonte — quand on se calme, quand on pose la main, et jamais sur commande.

Quand le Fils du Roi pose pour la première fois la paume sur une page, une ligne naît, qui parle de lui — et il ne saura jamais « s’il l’avait lue, ou s’il l’avait écrite. Il comprit que c’était la même chose. » Cette phrase, je l’ai écrite en pensant à toutes les fois où quelqu’un, devant une photo, dit : je ne me souvenais pas de ce jour-là — et se met à raconter la robe, le vent, ce qu’on a mangé. Il n’a pas retrouvé un dossier. Il a laissé monter une chose qu’il portait sans le savoir. Ce qu’on croit avoir oublié n’a pas disparu. Il attend, sous la page, « de ce blanc qui n’est pas le vide mais l’attente ».

Le personnage qui sait cela le mieux n’a jamais tenu un livre. Maya est née en bas, dans les rues où l’on n’apprend pas à lire. Sa mère « connaissait trois cents visages, le prix du grain sur quatre marchés, et qui devait quoi à qui dans toute la rue ». Quand elle est morte, « tout est mort avec elle, en une nuit. Personne n’avait rien écrit. » On dira que c’est la preuve du contraire : que ce qui n’est pas écrit meurt. Mais Maya en a tiré une autre leçon, qu’elle lance au Fils comme une pierre : « Vous croyez, vous, que ce qui n’est pas écrit n’existe pas. En bas, rien n’est écrit, et nous tenons pourtant une ville entière dans nos têtes. »

Ce que Maya a choisi de garder, ce sont des noms — y compris ceux de gens qu’elle n’a pas connus. Et elle décrit avec une précision terrible comment un nom s’en va : non par peur, « mais parce que les vivants ont leur tâche, et que se souvenir en est une de plus, qu’on lâche la première ». Voilà, je crois, la vraie forme de l’oubli. Ce n’est pas une perte. C’est une tâche qu’on a lâchée un jour, parce qu’il y avait la soupe, le travail, les enfants. On peut la reprendre. Il suffit de dire un nom à voix haute pour s’apercevoir qu’il n’était pas parti — il était en bas, avec le reste.

Je ne dirai pas ce que le livre aux pages blanches finit par écrire sous la main du Fils, ni entre quelles mains il passe. Mais la première phrase qu’il a jamais adressée au vieux gardien, le matin où celui-ci l’avait enfermé dans un coffre sous deux pierres, tient en deux mots, et elle vaut pour tout ce qu’on croit avoir oublié : « Tu reviendras. » « On revient toujours. C’est la première chose que le livre enseigne, et la plus humble : qu’on revient. »

À lire aussi : le livre aux pages blanches.

« Ce qui se garde. »

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