Journal · 18 août 2026 · sur L’Encre du Temps
La peur d’oublier ceux qu’on aime
Il y a deux pertes, et on ne prévient jamais de la seconde. La première est brutale et publique — elle a une date, des fleurs, des condoléances. La seconde est lente et honteuse : c’est le jour où l’on s’aperçoit que le visage se brouille. Qu’on ne sait plus si la voix était grave ou simplement douce. On se le reproche comme une trahison — comme si le souvenir était un devoir de garde, et l’oubli une négligence. C’est de cette peur-là, je crois, qu’est sortie L’Encre du Temps.
Le personnage qui la porte dans le livre s’appelle Maya — servante née dans les rues grises, seul personnage du roman à porter un prénom, et ce détail n’en est pas un. Sa mère, qui ne savait pas lire, est morte en une nuit « avec tout ce qu’elle savait ». Rien d’écrit, rien de transmis — sauf ce que Maya a décidé de faire, seule, avec sa mémoire d’enfant : garder des noms. Dans la ville du livre, on condamne les coupables à l’effacement — nul ne prononcera plus leur nom. Maya garde ces noms-là dans sa tête, un à un, comme d’autres entretiennent des tombes. « Un nom, dans ma tête, c’est leur pierre à eux. On ne la voit pas. On ne peut pas la renverser, ni la brûler, ni écrire dessus qu’ils n’ont jamais existé. »
J’aime que la gardienne de la mémoire, dans ce livre, soit celle qui n’a pas eu droit à l’écriture. Car la peur d’oublier repose souvent sur un malentendu : nous croyons que la mémoire est une archive, et qu’aimer quelqu’un, ce serait conserver son dossier complet — le visage exact, la voix exacte, les dates. À ce compte-là, nous échouons tous, et l’angoisse est sans fond. Mais le livre au centre du roman fonctionne autrement. Sous la paume posée, il ne rend jamais une page d’archives : une seule ligne monte, à l’encre fraîche, puis pâlit — et la page redevient blanche, « de ce blanc qui n’est pas le vide mais l’attente ». Ce qui se garde n’est pas un stock. C’est une source.
Le Roi, lui, tient l’autre bout de la peur. Il possède le livre depuis vingt ans, l’a mis en cage, et supplie une page blanche — « Tu es à moi. Parle. » Il ne comprend pas la loi la plus simple du roman : le livre « ne se donne qu’à la main qui se pose, jamais à la main qui serre ». Il y a une manière de vouloir garder ceux qu’on aime qui ressemble à cette cage — photographier au lieu de regarder, vérifier son souvenir au lieu de le laisser venir. Plus la main serre, plus la page reste blanche.
Alors non — je ne sais pas ce qui reste, exactement, de ceux qui partent. Le roman se garde bien de le dire, et sa dernière découverte, je la laisse où elle est. Mais si la peur d’oublier vous serre, Maya offre une piste qui tient en peu de mots : elle ne garde pas tout, elle garde un nom — et elle le prononce. Ce n’est pas l’archive qui fait vivre les absents. C’est l’usage. Une ligne à la fois, à l’encre fraîche.
À lire aussi : les citations de L’Encre du Temps sur la mémoire.
« Ce qui se garde. »
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