Élie Sauval

Journal · 20 septembre 2026 · sur La Lampe

Porter pour tout le monde, sauf pour les siens

Une lectrice m’a écrit, il y a quelques semaines, qu’elle avait beaucoup travaillé dans sa vie, beaucoup porté, et qu’elle s’apercevait, en lisant le début de La Lampe, qu’elle avait fini par oublier l’essentiel : les siens. Je n’ai pas su quoi lui répondre d’utile. Le livre, lui, ne répond pas non plus ; il regarde. C’est l’histoire d’un homme qu’on appelait le Porteur, et elle tient tout entière dans ce que lui dit une vieille aveugle, sous un auvent : « Tu portes pour tout le monde, dit-elle. Depuis des années. Les lettres, les bourses, les nouvelles. On te confie, tu portes, tu rends. Jamais une chose perdue. »

Il faut d’abord dire que le Porteur n’a rien d’un homme dur. Il est sûr, fidèle, doux quand il est là. « Pour ce qu’il portait aux autres, il avait un soin de mère. » Voilà le piège, et il est le même pour tous ceux qui tiennent une maison, un service, une famille élargie, un parent malade : ce qui les éloigne des leurs n’est pas un défaut. C’est une qualité. On ne peut pas leur reprocher de bien faire ce qu’on leur confie. Le matin où il part, avant l’aube, le Porteur vérifie ses sangles, compte la lettre scellée, la bourse cousue, le paquet — et il passe devant le lit de ses trois enfants comme « on voit un paysage qu’on a trop traversé : il sut qu’ils étaient là, il ne les regarda pas ».

Sa fille de cinq ans pose, le lendemain, la question que personne dans la maison ne s’était autorisée. Son père porte des choses pour les gens, loin, il faut que ça arrive vite : « Plus vite que nous ? » Il n’y a pas de réponse à cette question, et le roman ne la donne pas. Mais il en donne l’envers, bien plus tard, la nuit où le Porteur essaie de se rappeler le visage de ses enfants et n’y arrive pas : « Il avait porté, sur toutes les routes, le visage de mille inconnus à qui il livrait des paquets, et il ne portait pas le visage de ses propres fils. » C’est là, je crois, que se joue tout ce qu’on appelle porter pour les autres. Ce n’est pas une affaire de temps donné. On peut donner ses journées entières et ne pas porter un visage.

Ce que la vieille aveugle lui a dit ensuite, il mettra un livre à l’entendre. « Mais il y a une chose qu’on t’a confiée à toi, qui ne se livre nulle part, et que tu as cessé de regarder depuis longtemps. Tu ne sais même plus son nom. » Elle ne lui dit pas laquelle. « Si je te le disais, tu ne le porterais pas mieux. Tu le saurais, c’est tout, et savoir ne sert à rien ici. » Je tiens à cette réserve. Ceux qui portent pour tout le monde savent déjà, presque toujours, ce qu’ils négligent. On le leur a dit ; ils l’ont dit eux-mêmes. Le savoir ne les a pas arrêtés une seule fois, parce que le prochain paquet est toujours là, légitime, urgent, et qu’il y aura d’autres matins.

La lampe qu’on lui remet ne sert qu’à cela : montrer, au lieu de dire. Elle n’éclaire pas la route ; baissée, elle éclaire ses mains. Et la première chose qu’il y voit, une nuit sur un plateau, c’est qu’elles ont vieilli sans lui. Puis, plus loin, dans la brume d’un fleuve où l’on oublie, elle lui rend une chose que je trouve d’une grande douceur pour tous ceux qui se reprochent d’avoir mal aimé : « une fatigue, cela veut dire qu’on a aimé quelque chose assez pour s’épuiser à le porter, même mal, même de loin ». Le Porteur n’a pas cessé d’aimer les siens. Il les a portés de travers, dans le tiroir des choses pour plus tard, comme une lettre qu’on oublie de livrer.

Ce qu’il trouve au bout de la route, et s’il arrive à temps, je le laisse au livre. Mais la phrase qu’il se dit au bord de ce fleuve, avant de faire demi-tour, je peux la donner, parce qu’elle est la sienne et qu’elle pourrait être celle de la lectrice qui m’a écrit : « J’ai porté pour tout le monde. Il est temps que je porte pour les miens. » Il ne dit pas : j’arrête de porter. Il dit : je change de paquet. Toute la différence est là, et elle tient dans un geste qu’on peut faire à n’importe quel âge — baisser la lampe.

À lire aussi : la présence du Porteur.

« Ce qui se vit. »

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