Élie Sauval

Journal · 22 septembre 2026 · sur La Cendre

Se pardonner à soi-même

Il y a une chose étrange dans le pardon : beaucoup de gens arrivent, avec le temps, à pardonner à ceux qui leur ont fait du mal. Presque personne n’arrive à se pardonner à soi-même. Nous accordons volontiers aux autres une clémence que nous nous refusons.

J’ai écrit La Cendre en croyant faire le livre d’un père qui n’arrive pas à pardonner à son fils. Au fil de l’écriture, j’ai découvert que c’était aussi — et peut-être d’abord — le livre d’un homme qui ne se pardonne pas à lui-même. Voici ce que cela m’a appris.

Pourquoi c’est plus dur que de pardonner aux autres

Pour trois raisons, je crois.

On ne peut pas prendre de distance. Avec un autre, on peut s’éloigner, couper, laisser le temps faire. Avec soi, la distance n’existe pas. Le coupable est dans la pièce vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Personne ne vient demander pardon. Quand un autre nous a blessés, il reste toujours l’espoir — même mince — qu’il vienne. Quand c’est nous, il n’y a personne à attendre. Le mouvement doit partir de l’intérieur, et rien ne le déclenche du dehors.

On confond la faute et soi. C’est le nœud. Pour un autre, nous savons faire la différence entre ce qu’il a fait et ce qu’il est. Pour nous-mêmes, nous ne la faisons plus : la faute cesse d’être un acte et devient une identité. Non pas « j’ai fait une chose grave », mais « je suis quelqu’un de mauvais ». Et on ne pardonne pas à une identité. On ne pardonne qu’à des actes.

La punition n’est pas une réparation

Beaucoup de gens qui ne se pardonnent pas se punissent. Pas toujours de manière visible : en s’interdisant d’être heureux, en sabotant ce qui leur réussit, en restant dans des situations qu’ils savent mauvaises. Il y a là une logique — si je souffre assez, la dette sera payée.

Elle ne l’est jamais. C’est la découverte la plus dure du livre. Le Greffeur a tout perdu dans l’incendie ; sa punition est totale. Et cela ne répare rien, ni pour lui, ni pour personne. Souffrir ne rend pas ce qui a été détruit. Cela ajoute seulement une destruction à l’autre.

Il y a même quelque chose de trompeur là-dedans. Se punir donne l’illusion d’agir. Tant qu’on souffre, on a le sentiment de faire quelque chose pour la faute. Se pardonner, à l’inverse, ressemble à un abandon de poste.

Se pardonner n’est pas se déclarer innocent

C’est la crainte qui bloque le plus : si je me pardonne, j’efface, je me donne raison, je trahis celui à qui j’ai fait du mal.

Non. Se pardonner à soi-même, ce n’est pas dire que ce n’était pas grave. C’est cesser d’être à la fois l’accusé, le juge et le bourreau — trois fonctions qu’aucune justice au monde ne confie à la même personne, précisément parce que le résultat est toujours le même : une peine sans fin et sans appel.

Vous pouvez tenir la faute pour grave et cesser de vous détruire avec. Ce sont deux choses distinctes.

Ce que fait le Greffeur, et ce qu’il ne fait pas

Le personnage de mon roman ne travaille pas sur lui. Il ne nomme pas sa faute, ne cherche pas à comprendre, n’entreprend rien. Il pose une jarre sur une table et l’époussette chaque semaine pendant neuf ans.

Une seule chose, dans le livre, résiste à cette immobilité, et elle vient de son métier. Il greffe des arbres, et il sait que « la greffe ne prend que sur une entaille franche. Ce qui est déchiré ne reprend pas ». Il le sait pour ses arbres et il ne l’applique jamais à lui-même. C’est cet écart-là que le roman regarde : un homme qui possède exactement le savoir dont il aurait besoin, et qui ne le retourne pas vers lui.

Ce qui finit par se produire ne vient pas de lui. Une enfant demande : « Il était comment, mon frère ? » Il ne s’est rien dit de nouveau. Quelqu’un lui a posé une question devant laquelle son silence est devenu intenable.

Je ne sais pas si cela vaut hors du livre, et je me méfie des romanciers qui transforment leurs personnages en méthode. Je note seulement ce que j’ai constaté en l’écrivant : il n’a pas cessé de se punir en décidant de cesser. Il a cessé le jour où quelqu’un a eu besoin de lui pour autre chose.

Si la personne n’est plus là

C’est le cas le plus lourd : se pardonner quelque chose envers quelqu’un qui est mort, ou parti sans retour. Il n’y aura ni explication, ni absolution, ni réconciliation.

Je n’ai pas de consolation à offrir, et je me méfie de celles qu’on fabrique. Je peux seulement dire ce que le roman finit par montrer : ce qu’on doit aux morts, ce n’est pas de se punir pour eux. C’est de ne pas laisser mourir une deuxième fois ce qu’ils nous ont laissé — un nom qu’on peut encore prononcer, une histoire qu’on peut encore raconter à ceux qui la demandent.

Le Greffeur porte sa jarre pendant neuf ans. Quand il finit par la prendre et marcher, la cendre pèse exactement le même poids. Elle a seulement cessé d’être une place à table pour devenir un bagage. C’est tout ce que je peux promettre honnêtement : non pas que cela cesse de peser, mais que cela cesse de vous tenir.

À lire aussi : comment pardonner · pardonner sans oublier · le deuil du Greffeur.

« Ce qui est déchiré ne reprend pas. Il faut une entaille franche. »

Lire les trois premiers chapitres de La Cendre — offerts