Élie Sauval

Journal · 16 octobre 2026 · sur La Lampe

Vivre l’instant présent

C’est le conseil le plus répandu et le moins applicable. On nous dit de vivre l’instant présent comme s’il suffisait d’y penser — alors que penser à être présent est précisément ce qui nous en éloigne.

Je n’ai pas de technique à proposer. J’ai écrit une ville entière qui n’y arrivait pas, et c’est en l’écrivant que j’ai compris ce qui nous en empêche.

La cité tournée vers demain

Dans La Lampe, le Porteur traverse une grande ville du bas pays où il se sent toujours mal à l’aise sans savoir pourquoi.

C’est une ville qui monte. Partout on bâtit. Des grues hissent des pierres vers des étages qui n’existent pas encore, des rues s’ouvrent vers des quartiers qu’on n’a pas finis, et sur les places on parle de ce que la ville sera dans dix ans, dans vingt, avec tant de feu qu’on la croirait déjà là.

Au centre, sur la plus haute tour, il y a une horloge. Mais ce n’est pas une horloge qui dit l’heure qu’il est : c’est une horloge qui compte le temps restant avant la grande foire d’automne. Chacun, en passant, lève les yeux, voit fondre les jours, et presse le pas.

Les gens marchent vite. Aux terrasses, des hommes parlent en regardant par-dessus l’épaule de celui à qui ils parlent, pour ne pas manquer qui passe. Les mères tirent les enfants par le bras — plus vite, on est en retard — et les enfants, qui regardaient encore, eux, une flaque, un chien, un nuage, apprennent en marchant à ne plus regarder.

Ce que le Porteur comprend, et qui le concerne

Il a toujours aimé cette ville. On y fait des affaires vite, on y paie bien la rapidité, on n’y perd pas de temps en politesses.

Et il s’aperçoit, cette fois, pourquoi : c’était une ville à son image, une ville qui n’était jamais là où elle était, toujours un pas devant elle-même, tendue vers un demain qu’elle prenait pour sa vraie vie.

Voilà le point que je n’avais pas prévu en l’écrivant. Ce qui empêche d’être présent n’est pas la distraction. C’est une conviction — celle que la vraie vie est ailleurs, un peu plus loin, quand les choses seront réglées.

La foire des lendemains

Il reste pour l’ouverture de la foire vers laquelle la ville entière tendait. Il croyait voir une fête. Il voit autre chose.

On y vend de tout, mais on n’y achète presque rien pour aujourd’hui. Un marchand déroule des étoffes splendides : gardez-les pour les grands jours. Un orfèvre vend des coupes trop belles pour qu’on y boive : pour les occasions. On achète des habits qu’on ne mettra pas et qu’on rangera dans des coffres, des vins qu’on ne boira pas et qu’on couchera à la cave, en attendant un bonheur qui les mérite.

Toute la foire était un immense report. On y stockait de la vie pour un avenir où, croyait-on, on aurait enfin le temps de la vivre.

Je n’ai pas inventé cette foire. Je l’ai recopiée. Chacun a chez soi un tiroir de choses gardées pour plus tard.

Ce qui m’a le plus frappé en l’écrivant

Personne, dans cette ville, n’est coupable. Ce ne sont pas des gens distraits ou superficiels. Ce sont des gens qui travaillent dur, qui préparent l’avenir de leurs enfants, qui font exactement ce qu’on leur a appris à faire. Le report n’est pas un défaut de caractère : c’est une vertu qui a pris toute la place.

Et il se transmet. Les enfants tirés par le bras apprennent, en quelques années, à ne plus s’arrêter devant une flaque. Personne ne le leur a enseigné volontairement.

La phrase du vieux porteur

Sur la route, un vieil homme du même métier dit au Porteur une chose qu’il met des mois à comprendre — et il la dit en passant, sans insister, sans en faire une leçon (c’est ainsi que les phrases vraies arrivent, en général) :

Arriver ne suffit pas ; il faut arriver présent.

Le Porteur arrive partout. Il livre, il repart, il tient tous ses engagements. Il n’est nulle part.

Ce que je n’en ferai pas

Une méthode, une respiration, un exercice de trois minutes. Ce n’est pas mon métier, et le roman n’en contient aucun.

Ce qu’il contient est un homme qui rentre chez lui après des années et qui, une nuit, au lieu de lever sa lampe vers la route comme il l’a fait toute sa vie, la baisse vers ce qui est là. Ce n’est pas un exercice. C’est un geste, et il lui aura pris une vie entière.

À lire aussi : être présent, pourquoi c’est si difficile · le lâcher-prise · citations sur l’instant présent.

« Arriver ne suffit pas. Il faut arriver présent. »

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