Élie Sauval

Journal · 14 octobre 2026 · sur La Cendre

Comment faire son deuil

L’expression elle-même mérite qu’on s’y arrête. Faire son deuil : comme on fait un travail, une démarche, quelque chose qui s’exécute et qui s’achève. C’est ce que le mot promet, et c’est ce qui met tant de gens en faute.

Je ne suis pas thérapeute. J’ai écrit un roman sur un homme qui n’y arrivait pas, et j’ai passé un an à le regarder ne pas y arriver.

Les cinq étapes n’en sont pas

On les cite partout : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Il faut savoir d’où elles viennent. Elles ont été décrites en observant des personnes qui apprenaient leur propre fin — pas des endeuillés. Leur autrice a elle-même regretté qu’on en fasse un parcours obligé.

Dans la vie réelle, il n’y a pas d’ordre. On est calme le matin et dévasté à quinze heures. On va bien six semaines et on s’effondre en septembre devant un rayon de supermarché. Beaucoup en concluent qu’ils font mal quelque chose. Ils ne font rien de mal : le modèle est faux.

Neuf ans, et personne pour lui expliquer

Dans La Cendre, un homme perd sa femme dans l’incendie de sa maison. Le lendemain matin, il descend dans les décombres froids, choisit une jarre à grain que le feu a épargnée, et la remplit de cendre à mains nues, poignée après poignée, avec le soin qu’il met à tout.

Quand il rebâtit — une maison plus petite, à côté, car il ne voudra jamais rebâtir sur l’emplacement —, la jarre entre la première, avant le lit, avant la table. Et quand la table est là, il la pose dessus, contre le mur, à la place où, dans l’autre maison, on posait le pain.

Elle n’en bougera plus pendant neuf ans. Il mange face à elle. Le premier regard du matin est pour elle, le dernier de la nuit aussi. Il ne l’ouvre jamais, n’en parle jamais, mais il l’époussette chaque semaine — du même geste qu’il avait jadis pour poser la main sur l’épaule de son fils, et il ne s’en rendra jamais compte.

Au village, on dit tout bas : chez le Greffeur, la morte est en terre, mais la nuit est sur la table.

Ce que j’ai compris en écrivant cela

Je croyais écrire un homme malade de son chagrin. J’ai écrit quelque chose de plus ordinaire.

Ce que fait le Greffeur, presque tout le monde le fait en moins visible : une pièce qu’on ne rouvre pas, une date qu’on ne peut pas travailler, un objet qu’on ne déplace jamais, un numéro qu’on n’efface pas du téléphone. Ce ne sont pas des symptômes. C’est la forme que prend une place qu’on garde à quelqu’un qui n’est plus là.

Alors « faire son deuil » ne signifie sans doute pas ce qu’on croit. Il ne s’agit pas de refermer quoi que ce soit.

Ce que le temps change, et ce qu’il ne change pas

Il ne diminue pas l’intensité. Une peine ancienne revient intacte à l’occasion d’une date, d’un lieu, d’une chanson. Ce que le temps change, c’est l’espacement : les vagues ne rapetissent pas, elles s’éloignent les unes des autres.

C’est une distinction utile, parce qu’elle évite de se croire en échec. La question n’est pas « est-ce que ça fait encore mal » — la réponse restera oui longtemps — mais « est-ce que cela occupe encore toutes mes journées ».

Ce qui met un homme en marche

Dans le livre, ce n’est ni le temps, ni la sagesse, ni un travail sur soi. Le Greffeur ne décide rien. Il ne consulte personne. Pendant neuf ans, il époussette une jarre.

Ce qui finit par se produire vient d’ailleurs : une enfant née après le feu, qui ne sait rien de l’histoire, demande un jour « Il était comment, mon frère ? ». Et le nom, qui n’avait pas été prononcé depuis des années, monte — intact, huit ans n’avaient rien pu contre lui.

Personne n’avait prévu cela, et surtout pas lui. C’est peut-être la seule chose que je puisse dire honnêtement sur la question : cela n’arrive pas quand on s’y prépare. Cela arrive quand quelqu’un a besoin de nous pour autre chose que notre chagrin.

Ce que le livre ne dit pas

Il ne dit pas que le Greffeur a eu tort d’attendre neuf ans. Il ne dit pas non plus qu’il a bien fait. C’est un homme, son chemin n’engage que lui, et je me méfie des romanciers qui transforment leurs personnages en méthode.

Le jour où il met enfin la jarre dans son sac et prend la route, la cendre pèse exactement le même poids. Rien n’a été effacé, personne n’est revenu. Elle a seulement cessé d’être une place à table pour devenir un bagage.

À lire aussi : perdre un être cher · le deuil du Greffeur · la peur d’oublier ceux qu’on aime.

« On ne choisit pas d’avoir la cendre. On choisit où elle ira. »

Lire les trois premiers chapitres de La Cendre — offerts