Journal · 21 octobre 2026 · sur La Lampe
Lâcher prise : comment faire
Vous cherchez probablement une liste. Je dois dire d’emblée que je n’en ai pas, et pourquoi — parce que j’ai essayé, longuement, et que ça n’a pas marché dans le seul laboratoire dont je dispose : un roman.
Ce que j’ai tenté, et qui a échoué
Quand j’ai commencé La Lampe, j’avais en tête une progression pour mon personnage. Le Porteur allait prendre conscience, résister, comprendre, puis changer. C’est la structure qu’on trouve dans les livres pratiques, et elle est rassurante.
Il n’en a rien fait. J’ai écrit des scènes où il décidait de ralentir : elles sonnaient faux. Des scènes où quelqu’un lui expliquait ce qu’il devait comprendre : pires encore. À chaque fois, le texte se mettait à mentir, et un texte qui ment s’entend tout de suite.
J’ai fini par admettre que ce personnage ne pouvait pas décider. Et que c’était peut-être vrai de la chose elle-même.
Pourquoi la volonté n’a pas de prise ici
On peut décider de se coucher ; on ne décide pas de s’endormir. On peut décider d’aller mieux ; on ne décide pas d’aller mieux. Lâcher prise appartient à cette famille de choses qui arrivent, et que l’effort éloigne plutôt qu’il ne les rapproche.
C’est pour cela que les exercices produisent souvent l’inverse de ce qu’ils promettent : ils ajoutent une tâche à accomplir à quelqu’un qui souffre déjà d’en avoir trop. Et quand la tâche échoue, il en conclut qu’il est un cas particulièrement rétif. Il ne l’est pas.
Ce qui a réellement déplacé mon personnage
Trois choses, et aucune n’est un exercice.
Une phrase entendue en passant. Un vieil homme du même métier lui dit, sans insister, sans en faire une leçon : arriver ne suffit pas ; il faut arriver présent. Le Porteur ne comprend pas sur le moment. Il met des mois. Les phrases qui déplacent arrivent presque toujours ainsi — de biais, sans qu’on les ait demandées.
Avoir vu ce que ça donne chez quelqu’un d’autre. Il soupe chez un homme riche qui garde ses tapis pour ne pas les user, son argenterie sous clé pour les grandes occasions, et un verger où il ne descend plus — plus tard, quand j’aurai le temps de m’asseoir dessous. Personne ne fait la leçon à personne. Le Porteur regarde, et quelque chose se met à travailler.
Avoir reconnu sa propre phrase. C’est le vrai moment du livre. Le Porteur vit depuis toujours avec une petite voix très raisonnable — il y aurait d’autres matins — qui l’autorise à remettre au lendemain tout ce qui compte. Une nuit, au milieu de la chambre de ses enfants, il l’entend enfin, et voit ce qu’elle est : non pas la sagesse, non pas le bon sens — la fuite. Le masque le plus doux.
La seule chose qui ressemble à un exercice
Si je devais en tirer quelque chose de praticable — et je le fais à contrecœur —, ce serait cela : chercher sa propre phrase.
Pas ses blocages, pas ses peurs, pas son enfance. La phrase. Celle qu’on se dit depuis si longtemps qu’on ne l’entend plus, et qui autorise chaque fois le report. Elle est toujours douce et raisonnable, sinon elle ne marcherait pas. Quand j’aurai fini ce dossier. Quand les enfants seront plus grands. Je verrai ça en janvier.
La reconnaître ne fait rien lâcher du tout. Mais on ne peut pas se défaire d’une phrase qu’on n’a jamais entendue.
Ce qui ne s’organise pas
Dans le roman, le geste final arrive une nuit, sans préparation, et n’aurait probablement pas eu lieu s’il avait été planifié. Le Porteur ne s’était pas fixé d’objectif. Il rentrait chez lui.
Je crois honnêtement que c’est la part la plus importante, et la moins vendable : cela arrive quand cela arrive, souvent par quelqu’un d’autre, souvent plus tard qu’on ne voudrait. Ce qu’on peut faire, ce n’est pas le provoquer. C’est ne pas être ailleurs ce jour-là.
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« Arriver ne suffit pas. Il faut arriver présent. »
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