Élie Sauval

Journal · 22 octobre 2026 · sur La Source

Donner sans jamais rien devoir

On tient pour acquis que donner est le geste le plus généreux du monde. C’est souvent vrai. Mais il existe une manière de donner qui ne sert qu’à une chose : ne jamais rien devoir. On la reconnaît à ce qu’elle ne supporte pas le retour. Elle refuse le merci trop long, rend la monnaie de chaque cadeau, s’arrange pour partir avant qu’on ait pu l’aider. J’ai écrit La Source pour un homme comme cela — le plus aimé de son pays, et le plus seul. On l’appelait le Sourcier. Il entendait l’eau sous la terre. Il a donné à boire à des villages entiers. Et le prologue l’annonce sans détour : « cet homme est mort de soif pendant trente ans, debout, en souriant, au milieu de ceux qu’il abreuvait ».

Il n’était pas né ainsi. Enfant, il donnait « comme respirent les enfants aimés, sans compter, sans regarder derrière ». Son puits, sous le figuier de la cour, était le moins fermé du pays. Puis vint une sécheresse, l’été de ses douze ans, et tout le village vint boire à ce puits-là, tous les jours, jusqu’au sable. Le texte a sur ces choses une exactitude qui fait mal : « Une chose donnée tous les jours change de nature : le trentième jour, ce n’est plus un don. C’est un dû. » Et quand le puits fut mort et que les pluies revinrent chez les autres, personne ne revint chez lui. Quelqu’un dit seulement, en s’éloignant : « De toute façon, le petit en trouvera d’autres. »

C’est de cet été-là que sortent ses règles d’homme, et je crois que beaucoup les reconnaîtront pour les avoir taillées eux-mêmes, sans sécheresse ni figuier. Il fixe son prix avant, et se fait payer — non par avarice : « Il se faisait payer pour être quitte. » Il mange à la table qu’on lui offre et dort dehors. Il se lève des fêtes « au moment précis où les visages devenaient tendres ». Et la troisième règle, la vraie, celle qui contient les autres, il ne se la dit qu’une fois, à vingt ans, en regardant un gamin tendre un gobelet à des moissonneurs : « Celui qui donne tient la corde. Celui qui boit tend les mains. » Ce soir-là, il regarde ses propres mains, déjà cornées de corde : « Des mains, il le vit d’un coup, qui ne savaient plus se tendre. »

Voilà ce que le livre approche lentement, parce que cela ne se laisse pas approcher vite : donner peut être la forme la plus sûre de la fermeture. « Il donna donc sa vie à donner. C’est la meilleure cachette qu’on ait trouvée pour un homme qui ne veut rien recevoir ; et nul, jamais, pas même lui, ne lui demanda pourquoi il ne buvait pas. » On ne pose pas de questions à celui qui donne. On ne s’inquiète pas de lui. Il est parfait : il connaît le prénom des enfants, le mal de dos des grand-mères, il part bien. Et sur son puits, depuis ses treize ans, il y a une pierre du poids d’un homme, qu’il a roulée lui-même — « Pour empêcher quiconque, jamais, de venir y puiser. » Il la désherbe chaque printemps. Les rares qui le voient faire croient qu’il entretient une tombe.

Il fallait, pour que quelque chose bouge, quelqu’un qui connaisse l’autre versant. Elle s’appelle Alma, elle fait les cordes, et elle vit porte ouverte. Elle donne autant que lui — mais elle reçoit, « sans se défendre ». Un soir, sans lever les yeux de ses trois brins, elle lui fait remarquer que tout le pays boit son eau, puis, entre deux nœuds, elle pose la question que personne ne lui avait posée en trente ans : « Et vous, qui vous trouve la vôtre ? » Et quand il lui sort sa doctrine de sourcier — deux puits trop proches se prennent leurs eaux, chacun le sien et de l’espace entre —, elle répond en femme de métier, sans dureté : « Pour les gens, c’est juste une règle de plus pour rester seul. »

Je ne dirai pas ce que devient la pierre, ni ce qu’il en coûte à cet homme d’apprendre l’autre geste. Mais je veux dire ceci à ceux qui se reconnaissent dans le Sourcier, et ils sont plus nombreux qu’on ne croit, surtout parmi ceux qui ont tenu une famille à bout de bras : le livre ne leur reproche pas de donner. Il leur demande seulement ce qu’ils gardent sous la pierre — et s’ils entendent encore, en dessous, l’eau bouger.

À lire aussi : les citations des paraboles sur la sagesse.

« Ce qui se reçoit. »

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