Élie Sauval

Journal · 15 octobre 2026 · sur La Barque

Lâcher prise au travail

Il y a une forme d’épuisement dont on parle peu parce qu’elle ne ressemble pas à de la souffrance. Elle ressemble à de la vertu. Celui qui la vit est fiable, présent, irréprochable ; on le cite en exemple. Il est simplement en train de ramer dans un cercle depuis des années.

C’est le sujet de La Barque, et je n’ai pas écrit ce livre en pensant au travail. Je l’ai écrit en pensant à ce qui reste quand la raison d’un effort a disparu, et que l’effort continue.

L’homme qui ramait pour la maison

Le Rameur rame comme personne n’a jamais ramé. Chaque aube le banc de pêche, chaque soir la jetée. Trente ans. Il a ramé pour la maison, pour ceux qui y vivaient, pour qu’ils ne manquent de rien — et il l’a fait noblement, jusqu’au bout.

Puis la maison s’est vidée. Les enfants sont partis, comme partent les enfants.

Et il rame encore.

Ce n’est pas un homme qui a raté sa vie. C’est un homme chez qui l’habitude du devoir a survécu à sa raison. Il n’y a là ni faute ni gâchis : il y a une chose qu’on continue de faire parce qu’on l’a toujours faite, et qui ne sert plus ce qu’elle servait.

La loi que tout rameur connaît

Il y a, dans ce livre, une phrase que j’ai écrite comme un savoir de métier, jamais comme une sagesse :

« On dit qu’une barque n’avance que si ses deux rames tirent la même eau. Que ce n’est pas une affaire de bois ni de bras, mais de mains : quand les deux mains ne veulent pas la même rive, la barque tourne, et plus les bras sont forts, plus le cercle est serré. »

Voilà, je crois, ce qui se joue vraiment dans l’épuisement au travail. Ce n’est presque jamais une question de quantité. C’est une question de direction : la tête veut une rive, les mains en tirent une autre, et le corps paie l’écart. Quelqu’un dont la pensée et les gestes vont dans le même sens peut travailler énormément sans se déchirer. Quelqu’un dont ils divergent s’épuise en faisant moins.

Et la phrase dit le pire : plus les bras sont forts, plus le cercle est serré. Les plus capables sont ceux qui tournent le plus vite sur eux-mêmes. C’est pour cela qu’on ne s’en sort pas en travaillant mieux.

Pourquoi « lâcher prise » sonne faux ici

On dit à ces gens de lever le pied, de déléguer, de relativiser. Ils essaient. Ça ne tient pas huit jours, et ils en concluent qu’ils sont incorrigibles.

Mais le Rameur n’a pas besoin de ramer moins. Il rame très bien. Ce qui lui manque n’est pas la modération : c’est une rive. Tant qu’il n’en a pas, ramer moins ne fera que rétrécir le cercle plus lentement.

C’est la raison pour laquelle les conseils de ralentissement échouent si souvent sur les gens très engagés. On leur propose de moins faire ce qui les déchire, alors que c’est la déchirure qui les use, pas la quantité.

Ce que le livre montre, sans l’expliquer

L’autre loi du conte est celle-ci : le courant ne prend que ce qui avance. Une barque qui tourne, il la fait tourner ; une barque qui dérive, il l’emmène où il veut ; une barque qui avance, il la mène plus loin que ses bras ne l’auraient jamais menée.

Je n’en donne pas l’interprétation, et le texte n’en donne aucune — le croyant y lira une providence, un autre les circonstances, un autre la chance. Ce que le roman montre est plus modeste : rien ne vient aider celui qui tourne. Non par punition. Parce qu’il n’y a pas de direction à aider.

Ce que je n’en conclus pas

Je ne dirai pas qu’il faut tout quitter, ni que le travail est un piège. Le Rameur ne quitte pas ses enfants : le devoir a été accompli, et le livre est sans culpabilité là-dessus. Ce qu’il regarde est ce qui vient après — quand ce pour quoi on ramait n’est plus là, et que personne ne vous dit de vous arrêter.

Il traverse à quarante-trois ans, après trente ans d’allers-retours. Il n’était pas trop tard. C’est à peu près tout ce que le livre promet, et je ne le transformerai pas en conseil.

À lire aussi : le lâcher-prise · porter pour tout le monde, sauf pour les siens.

« Une barque n’avance que si ses deux rames tirent la même eau. »

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