Élie Sauval

Journal · 2 octobre 2026 · sur La Source

Les maîtres spirituels

Le mot est encombré. Il évoque à la fois des figures que l’humanité relit depuis deux mille ans et des hommes qui, dans les cinquante dernières années, ont abusé de la confiance de gens fragiles. Les deux appartiennent à la même catégorie, et c’est précisément ce qui rend le sujet difficile.

Je n’ai pas de maître et je n’en cherche pas. Mais j’écris sur ce qui se transmet entre les êtres, et la relation de transmission m’occupe depuis cinq livres. Voici ce que j’en ai compris.

Les figures anciennes

Socrate. Le premier et peut-être le seul modèle. Il n’enseignait rien : il posait des questions jusqu’à ce que son interlocuteur découvre qu’il ne savait pas ce qu’il croyait savoir. Il n’a rien écrit, n’a pas fondé d’école, et revendiquait son ignorance.

Le Bouddha. Sa dernière phrase, rapportée par la tradition, est une consigne d’autonomie : soyez à vous-mêmes votre propre lampe. C’est l’inverse exact de ce que font la plupart de ceux qui s’en réclament.

Les maîtres soufis — Rûmî surtout — ont enseigné par le poème et l’histoire plutôt que par la doctrine. Là encore, un récit plutôt qu’une leçon.

Les maîtres zen. Leur pédagogie repose sur l’énigme : une question sans solution logique, donnée pour épuiser le raisonnement. On n’y apprend pas une vérité ; on y apprend à lâcher un outil.

Les contemporains

Krishnamurti est le cas le plus intéressant. Désigné très jeune comme instructeur du monde par une organisation créée pour lui, il l’a dissoute en 1929 avec une phrase restée célèbre : la vérité est un pays sans chemin, et on ne peut y accéder par aucune religion, aucune secte, aucun maître. Il a passé le reste de sa vie à refuser le rôle qu’on lui offrait.

Thich Nhat Hanh, pour la simplicité : sa transmission tient dans des gestes ordinaires, marcher, respirer, laver la vaisselle. Aucun mystère, aucune hiérarchie initiatique.

Etty Hillesum, qui n’a jamais prétendu à ce titre et l’occupe pourtant : une jeune femme d’Amsterdam qui écrit jusqu’à Auschwitz, et dont le journal vaut à mon sens tous les enseignements.

Ce qu’un maître fait réellement

Rien de ce qu’on imagine. Il ne transmet pas un savoir — un savoir se lit. Il ne donne pas de réponses — les réponses reçues n’engagent personne.

Ce qu’il fait, quand il est réel, tient en une chose : il pose la question que vous vous êtes interdite. Il voit l’endroit exact où vous ne regardez pas, et vous y renvoie sans vous y porter.

C’est aussi ce que j’ai découvert en écrivant. Dans La Cendre, ce n’est ni un sage ni un guide qui remet en marche un homme bloqué depuis neuf ans : c’est une enfant qui demande « Il était comment, mon frère ? ». Les vrais maîtres ne portent presque jamais ce titre, et ils sont rarement là où on les cherche.

Ce que les traditions disent d’elles-mêmes

Je ne dresserai pas de liste de mises en garde : je ne suis pas qualifié pour dire à quiconque à qui faire confiance. Mais il y a une chose frappante quand on lit les textes eux-mêmes, et elle se remarque sans qu’on ait besoin de la commenter.

Socrate disait ne rien savoir. Le Bouddha, mourant, a conseillé à ses disciples d’être à eux-mêmes leur propre lampe. Krishnamurti a dissous en 1929 l’organisation créée pour faire de lui un instructeur mondial, en expliquant que la vérité est un pays sans chemin où aucune religion, aucune secte, aucun maître ne conduit.

Aucun des trois ne s’est déclaré indispensable. Aucun n’a prétendu détenir de réponse. Aucun n’a organisé de paliers d’accès. C’est un fait sur lequel les traditions s’accordent bien plus qu’on ne le croit, et chacun en tirera ce qu’il voudra.

Peut-on se passer de maître ?

Je le crois, à condition d’accepter une chose : on ne va pas loin seul. Non pas parce qu’il faudrait obéir à quelqu’un, mais parce que personne ne voit son propre angle mort.

Ce rôle peut être tenu par un livre, un ami qui ne vous ménage pas, un thérapeute, un enfant. C’est le sujet de La Source : un homme qui a trouvé l’eau de cent villages et n’a jamais laissé personne lui en tendre un verre. Il ne manque pas de maître. Il manque d’avoir accepté de recevoir.

À lire aussi : les chemins spirituels · des livres spirituels à lire.

« On ne boit pas l’eau qu’on se verse soi-même. »

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