Élie Sauval

Journal · 2 novembre 2026 · sur La Source

Recevoir est plus difficile que donner

Il y a des gens à qui l’on ne peut rien offrir. Ils disent merci, ils sont touchés, sincèrement — et six jours plus tard ils vous rendent un cadeau trois fois plus cher. Ils ne demandent jamais rien. On les dit généreux, et ils le sont. Mais ceux qui les aiment savent une chose que les autres ne voient pas : qu’auprès d’eux, on est toujours un peu mendiant. La Source est l’histoire d’un tel homme, et de la femme qui a essayé de lui donner quelque chose.

Le prologue le dit dès la première page : il y a deux soifs. La première, n’importe quelle eau la fait taire. La seconde « ne veut pas de l’eau qu’on se verse soi-même. Elle veut l’eau donnée. L’eau qu’une main a tirée pour vous, montée pour vous, tendue pour vous — et qui tremble un peu dans le gobelet, parce que toute main qui donne tremble, ne serait-ce que d’un fil. » Cette eau n’est pas meilleure. Elle est la même. « Mais elle passe par une main, et c’est la main qui désaltère. » Le Sourcier, qui a donné à boire à tout un pays, vit de l’eau de pluie qu’il se verse lui-même, chaque soir, dans un gobelet d’étain — « une eau correcte, un peu fade, une eau sans main ».

Puis il rencontre Alma, qui fait les cordes et vit porte ouverte. Ce qui le retient chez elle, ce n’est pas qu’elle donne — « donner, il connaissait ». C’est l’autre versant. « Elle recevait comme il n’avait jamais vu personne recevoir : sans se défendre. » Trois œufs en paiement d’un ravaudage ? Elle ne dit pas qu’il ne fallait pas ; elle dit qu’on la sauve, et la vieille repart plus riche d’avoir donné. Un compliment, elle le garde. Un service, elle le demande « sans monnaie de retour, franc, comme on demande à boire ». Elle porte ses dettes « comme ses cheveux, sans y penser, dénouées ».

Ils vivent deux années de bonheur, et c’est là que la chose se voit — un rien à la fois. À table, quand elle lui verse à boire, il dit merci, pose le gobelet et l’oublie. « L’eau qu’elle lui tendait, il ne la buvait pas. Aucune eau tendue. Il buvait l’eau qu’il se versait. » Malade, il se lève en titubant pour se verser lui-même la tisane qu’elle vient de poser. Et lorsqu’elle lui offre une corde faite de ses mains, des semaines d’ouvrage, il revient six jours plus tard avec une étoffe de mariée qui vaut trois fois plus. « Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, dit-elle enfin. » Il croit faire un cadeau. « Non, dit Alma. Tu me rends la monnaie. »

Un soir d’été, sur le banc de pierre, elle finit par tenter la porte de face. Il rentre de trois semaines aux crêtes avec la charrette habituelle de merveilles. Elle le remercie comme elle sait, puis elle regarde la place, et elle dit : « Tu sais ce qui me ferait plaisir, la prochaine fois ? » — « Reviens fatigué. » Reviens sale, vide, de mauvaise humeur, sans rien apporter, une seule fois. « Tu me donnes tout, dit-elle. Tout. Sauf du poids. Je vis avec l’homme le plus généreux du pays et je n’ai jamais rien eu à porter. Tu me gardes légère comme on garde les étrangères, mon amour. » Et puis, avec un petit geste vers le châle sur ses genoux : « Ce n’est pas d’eau que j’ai soif. »

Ce qu’il trouve à répondre est si exactement à côté qu’elle en rit, les yeux brillants : « Demande-moi n’importe quoi, je te le donnerai. » Il a entendu une demande ; il n’a pas entendu qu’elle lui demandait, précisément, de demander. Je crois que recevoir est plus difficile que donner parce que donner laisse quitte, et que recevoir met en dette — et que certains d’entre nous, un été de leurs douze ans, ont juré de ne plus jamais devoir. Ce que devient le gobelet d’étain, une nuit de fièvre, et ce qu’il en coûte à cet homme d’apprendre à tendre les mains, je le laisse au livre. Mais je garde, pour ceux qui se reconnaissent dans le Sourcier, ce qu’Alma lui répond un soir de fin d’hiver, quand il lui explique que deux puits trop proches se prennent leurs eaux : « Ton eau à toi, elle ne baisse pas quand on la partage. C’est même tout le contraire, et tu le sais mieux que personne, c’est ton métier : une eau qu’on ne puise pas s’enfonce. Elle ne se garde pas, elle se perd. »

À lire aussi : l’attention est une forme d’amour.

« Ce qui se reçoit. »

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