Élie Sauval

Journal · 30 septembre 2026 · sur La Cendre

Des livres sur le pardon

Le pardon est un sujet qui résiste aux manuels. Dès qu’un livre propose une méthode en étapes, quelque chose sonne faux — parce que personne n’a jamais pardonné en suivant un protocole. C’est pourquoi, dans ce domaine, les récits tiennent mieux que les traités.

Voici ce que je lirais, avec ce que chaque livre fait réellement. Je suis juge et partie : j’ai écrit un roman sur le pardon. Je le dis, et je le place en dernier.

Les essais qui valent la peine

Le Don du pardon, Olivier Clerc. Le plus connu en français, et le plus court. Son mérite : il distingue nettement le pardon de l’excuse et de l’oubli, ce qui est le premier obstacle de tout le monde. Sa limite : le récit d’origine — une cérémonie avec un maître toltèque — parlera ou ne parlera pas, et cela se décide dans les dix premières pages.

Les travaux de Jacques Derrida sur le pardon. Exigeants, mais une idée en sort qui change tout : le pardon ne mérite son nom que devant l’impardonnable. Tout ce qui est excusable n’a pas besoin d’être pardonné. Si vous bloquez parce que « ce qu’il a fait est trop grave », c’est exactement là que la question commence.

Les témoignages de réconciliation. Rwanda, Afrique du Sud, victimes d’attentats. Ils sont durs et irremplaçables, parce qu’ils interdisent les phrases faciles. Personne ne dira « il faut tourner la page » après en avoir lu un.

Ce que les manuels ratent

La plupart des livres pratiques proposent une progression : reconnaître la blessure, exprimer la colère, comprendre l’autre, choisir de pardonner. C’est raisonnable et c’est inopérant, pour une raison simple : le pardon n’obéit pas à la volonté.

On peut décider de se coucher ; on ne décide pas de s’endormir. De même, on peut décider de cesser de nourrir la rancune — ce qui est déjà beaucoup — mais pas de pardonner sur commande. Les gens qui suivent la méthode et n’y arrivent pas ajoutent à leur peine la honte d’avoir échoué. C’est la principale nuisance de ces livres.

Les romans, qui font mieux

Un récit ne vous demande rien. Il met quelqu’un dans une situation et vous laisse l’accompagner. Vous ne pouvez pas contredire un personnage ; vous pouvez seulement voir ce qu’il devient.

C’est pour cette raison que le pardon est mieux servi par la littérature que par la psychologie de rayon. On pense aux Misérables et aux chandeliers de l’évêque, à Crime et Châtiment, à des textes plus récents où quelqu’un doit vivre avec ce qu’il ne peut pas réparer. Le lecteur n’y apprend pas de règle. Il fait l’expérience d’un déplacement.

Ce que j’ai écrit, et pourquoi

La Cendre est né d’une question que je n’arrivais pas à traiter autrement : peut-on pardonner sans oublier ? Un homme perd sa maison et sa femme dans un incendie causé par la négligence de son fils. Il ne crie pas. Il dit quatre mots — « Tu fermes bien les portes. » — et bannit son fils du verger. Puis il remplit une jarre de la cendre de sa maison et la pose sur la table, à la place exacte où l’on pose le pain. Neuf ans.

Le livre ne donne pas de méthode, et son personnage n’est pas un exemple. Il montre seulement ce que coûte le fait de ne pas pardonner — « les noms qu’on tait ne meurent pas, ils attendent, au chaud, sous la cendre » — et ce qui finit par mettre un homme en marche : non pas la sagesse, mais une enfant qui pose la question qu’il s’était interdite.

Cent dix pages. Les trois premiers chapitres sont offerts, ce qui est la seule manière honnête de savoir si cette voix vous parle.

Par où commencer, selon ce que vous cherchez

Vous n’arrivez pas à pardonner à quelqu’un de proche : un récit plutôt qu’un essai. Les méthodes vous feront sentir en faute.

Vous ne vous pardonnez pas à vous-même : c’est un autre livre qu’il faut, et un autre travail. J’en ai écrit une page entière.

Vous voulez comprendre la notion : Clerc pour l’entrée, Derrida pour le fond.

Vous accompagnez quelqu’un : lisez un témoignage, pas un manuel. Cela vous évitera de dire les phrases qui blessent.

À lire aussi : comment pardonner · pardonner sans oublier · citations sur le deuil et le pardon.

« Ce qui se répare. »

Lire les trois premiers chapitres de La Cendre — offerts